Qui sont les micro-travailleurs français ? Une étude lève le voile sur le travail précaire qui rend possible l’automatisation et l’intelligence artificielle

Aujourd’hui, le micro-travail est accessible en France à travers de dizaines de plateformes numériques où des milliers de personnes réalisent chaque jour des micro-tâches payées très faiblement. Le rapport “Le Micro-travail en France” se penche sur les caractéristique socio-démographiques de cette population invisible qui contribue au développement des intelligences artificielles.

Le micro-travail est une forme émergente de travail sur les plateformes numériques. Cette activité rémunératrice consiste à réaliser des tâches très fragmentées (micro-tâches), payés généralement à la pièce. Le plus souvent, elles nécessitent une faible qualification pour une rémunération tout aussi faible, de l’ordre de quelques centimes.

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Un secteur en pleine expansion

Le rapport “Le micro-travail en France” présente les résultats du projet de recherche DiPLab, la première enquête entièrement consacrée au travail sur les plateformes de micro-tâches françaises. Selon ses résultats, le micro-travail est aujourd’hui accessible aux travailleurs français à travers au moins 23 plateformes. Environ 260 000 personnes micro-travaillent au moins occasionnellement en France. Si tous ne micro-travaillent pas chaque jour, il s’agit d’un large réservoir dans lequel l’industrie du numérique peut puiser selon ses besoins.

En particulier, le micro-travail tient un rôle prépondérant dans le développement de l’intelligence artificielle (IA). En réalisant des tâches répétitives, les micro-travailleurs annotent, préparent, enrichissent les bases de données qui sont nécessaires pour la production d’algorithmes, d’enceintes connectées, d’assistants virtuels.

Le profil socio-démographique des micro-travailleurs en France

Dans le cadre du projet DiPLab, dix chercheuses et chercheurs ont analysé des données natives du web, administré des questionnaires en ligne à près de 1000 micro-travailleurs, et réalisé plus de 90 entretiens auprès de travailleurs, entrepreneurs et propriétaires de plateformes.

➡️56% des enquêtés sont des femmes ;
➡️63% ont entre 25 et 44 ans ;
➡️ces micro-travailleurs sont plus diplômés que la moyenne nationale.

La distribution géographique du micro-travail suit la répartition de la population active et du revenu national. Si le micro-travail n’est pas un phénomène exclusivement urbain (ni exclusivement parisien), il ne semble pas pour autant constituer une opportunité d’accès au marché du travail et d’augmentation du pouvoir d’achat pour des populations rurales ou des résidents dans des départements à faible revenu.

Le revenu mensuel moyen qu’apporte le micro-travail en France (toutes plateformes confondues) est très inégalement distribué, avec une moyenne d’environ 21 euros par mois. Un revenu parfois complémentaire—très souvent nécessaire, surtout pour les nombreuses personnes inactives ou vivant en dessous du seuil de pauvreté.

Le micro-travail, un rôle clé dans l’essor de l’IA hexagonale

En France, le micro-travail tient un rôle prépondérant dans le développement de l’intelligence artificielle (IA). En réalisant des tâches répétitives, les micro-travailleurs annotent, préparent, enrichissent les données nécessaires pour produire ces technologies. En échange de rémunérations oscillant entre quelques centimes à quelques euros, ils exécutent trois types de micro-tâches :

➡️entraînement d’IA : les micro-travailleurs génèrent et annotent de grands bases de données utilisées pour calibrer les solutions d’apprentissage automatique (machine learning) ;
➡️vérification d’IA : les micro-travailleurs supervisent les technologies d’IA existantes, en corrigeant et en vérifiant leurs résultats ;
➡️imitation d’IA : les micro-travailleurs exécutent des tâches humaines qui sont successivement présentées comme des résultats d’intelligence “artificielle”.

Des questions URGENTES pour le législateur, les entreprises et les partenaires sociaux

Emploi, entreprises, marchés : le micro-travail rend évident l’impact de la technologie sur l’économie et modifie jusqu’à la notion même de métier. C’est pourquoi il est urgent de mesurer les conséquences de ces nouvelles formes de travail sur la société. Comment réguler cette nouvelle force de travail et renforcer sa protection sociale parfois inexistante ? Surtout, étant donnée la place prédominante du micro-travail dans le développement et la commercialisation de solutions d’intelligence artificielle, comment s’assurer que la contribution des travailleurs à l’innovation technologique soit reconnue à sa juste valeur ?

L’enquête DiPLab

Le projet DiPLab (Digital Platform Labor) a été conduit au sein de Télécom ParisTech (grande école spécialisée dans les sciences et technologies) et du LRI (Laboratoire de recherche en informatique) du CNRS. Le projet a bénéficié d’un financement de la part du syndicat cgt-FO (dans le cadre de l’agence d’objectifs FO-IRES 2017), ainsi que de deux financements additionnels, respectivement de France Stratégie, une institution rattachée au Premier Ministre, et de la MSH Paris Saclay (dans le cadre de l’appel à projets « Maturation 2017 »). (contacter DiPLab)

Qu’est-ce que DiPLab ?

Ces dernières années, les sites et applications de micro-travail en ligne se sont développés aux États-Unis (Amazon Mechanical Turk) et en France (Foule Factory). Ces sites permettent aux entreprises d’externaliser leurs projets en les attribuant à une foule de travailleurs sous la forme d’un grand nombre de petites tâches standardisées. A ces sites s’ajoutent de nouvelles sources de revenu pour les internautes, par exemple sur les sites de modération ou de rating ou sur les applications rémunératrices. Ces nouvelles formes de travail font l’objet de très peu d’attention de la part des médias et des pouvoirs publics. 

Centré sur la France, DiPLab étudie ce phénomène pour mieux comprendre les conditions de vie et de travail de ces nouveaux travailleurs des données. Nous rencontrons des travailleurs et des entreprises, afin de recueillir leur expérience. De la manière dont ces plateformes sont utilisées à la manière dont les compétences et les communautés en ligne se forment et s’informent, nous tentons de comprendre les avantages que chacun tire de ce système et les difficultés rencontrées.

DiPLab est un projet de recherche fondamentale à but non lucratif lancé en 2017 par Télécom ParisTech et le CNRS. Ses membres sont des chercheur.ses universitaires et ses partenaires des institutions de recherche, des syndicats et des organismes publics nationaux.

L’équipe

 

 
Antonio A. Casilli – “Je suis enseignant-chercheur à Télécom ParisTech et membre associé du LACI-IIAC EHESS. J’étudie les technologies et le travail du clic.” Paola Tubaro – “Je suis chargée de recherche au Laboratoire de Recherche en Informatique du CNRS. J’analyse les réseaux sociaux et les entreprises du secteur numérique.”
Touhfat Mouhtare – “Je suis chercheuse junior à Télécom ParisTech. J’étudie les différents usages du numérique dans le monde.” Clément Le Ludec – “Je suis ingénieur d’études à la MSH Paris Saclay. Je collecte et j’analyse les données des plateformes.”
Elinor Wahal – “Je suis ingénieure d’études à Télécom ParisTech. Je collecte et j’analyse les données des plateformes.” Maxime Besenval – “Je suis Ingénieur d’études CNRS au CSO Sciences Po Paris. J’étudie les marchés et les réseaux.”
Lise Mounier  – “Je suis chercheuse indépendante, ancienne IR au CNRS. Je collecte et j’analyse les données des plateformes.” Odile Chagny – “Je suis économiste à l’IRES. J’étudie les transformation du travail et j’anime le réseau Sharers & Workers.”
 Manisha Venkat – “Je suis assistante de recherche stagiaire à Télécom ParisTech. J’étudie les plateformes du monde .” Marion Coville – “Je suis enseignante-chercheuse à l’Université de Nantes. J’interviewe les personnes utilisant les plateformes.”

Les partenaires

Blog

Touhfat Mouhtare invité de la Tête à Tech (8 juillet 2019)

Touhfat Mouhtare, membre de l’équipe DiPLab et co-auteure du rapport “Le micro-travail en France” était l’invitée de l’évènement “Gig economy et travailleurs du clic”, organisé par le podcast Tête à Tech. Un extrait du compte rendu d’Irénée Régnauld pour le site Mais Où Va Le Web… La « gig-economy » est-elle condamnée à être antisociale …

Colloque “Les plateformes de micro-travail” (Paris, 13-14 juin 2019)

A l’occasion de la restitution des résultats du projet DiPLab sur “Le Micro-travail en France” et dans le cadre de l’activité du réseau INDL (International Network on Digital Labor), émanation du ENDL (European Network on Digital Labour), nous avons eu le plaisir d’organiser et d’animer le colloque “Les plateformes de micro-travail : enjeu pour l’intelligence …

Le micro-travail dans le secteur automobile (article DiPLab dans le Journal of Industrial & Business Economics)

La revue savante Journal of Industrial & Business Economics vient de publier un article sur les liens entre IA, micro-travail et industrie automobile signé par Paola Tubaro (CNRS) et Antonio Casilli (Telecom Paris) sur la base des résultats du projet DiPLab. Pour citer cet article : Paola Tubaro & Antonio A. Casilli (2019). Micro-work, artificial …