Touhfat Mouhtare invité de la Tête à Tech (8 juillet 2019)

Touhfat Mouhtare, membre de l’équipe DiPLab et co-auteure du rapport “Le micro-travail en France” était l’invitée de l’évènement “Gig economy et travailleurs du clic”, organisé par le podcast Tête à Tech. Un extrait du compte rendu d’Irénée Régnauld pour le site Mais Où Va Le Web…

La « gig-economy » est-elle condamnée à être antisociale ?

J’assistais cette semaine à un meet-up organisé par la petite équipe de Tête à Tech, autour de la « Gig economy », qui désigne notamment le recours à des travailleurs précaires pour réaliser à la demande des tâches variées. Un phénomène rendu possible par la numérisation d’une partie importante de l’activité économique. Les intervenants, Touhfat Mouhtare et Jérôme Pimot abordaient successivement les « travailleurs du clic » et la situation des livreurs à vélo via des applications type Foodora. Deux jobs aux formes plutôt nouvelles qui génèrent de nombreuses controverses.

« Les vrais leaders de l’IA ne sont pas aux Etats-Unis, mais à Madagascar »

Touhfat Mouhtare, (@TouhfatM) est chercheuse junior à Télécom ParisTech et a participé à l’écriture du rapport sur le micro-travail publié par Diplab. Ce document plonge dans le quotidien des micro-travailleurs, véritables tâcherons du XXIe siècle aux activités multiples. Touhfat Mouhtare s’est présentée en expliquant qu’elle avait pendant longtemps cultivé une dissonance entre son travail de rédactrice pour des revues IT et les ressors de cette économie sur laquelle elle posait un regard critique. Et pour cause, son exposé en a montré l’envers du décor. Les micros travailleurs sont par définition la partie invisible, immergée, de l’iceberg du numérique. Alors que le phénomène est étudié dans de nombreux pays, de l’Angleterre à l’Inde, en passant par le continent africain, la France cumulait un certain retard que l’équipe des sociologues Paola Tubaro et Antonio Casilli a maintenant comblé, même s’il reste du travail.

Les micros-travailleurs commencent à être connus. Leurs activités le sont moins, tant elles sont variées. On parle de gens dont la fonction est d’anonymiser des CV, de flouter des photos, de catégoriser des noms et des visages, de vérifier des données de facturation, etc. Ce sont aussi ces personnes qui taguent les photos destinées à améliorer les intelligences artificielles (reconnaissance faciale), qui interprètent ou traduisent des fragments audios (reconnaissance vocale), ou qui « nettoient » les réseaux sociaux des contenus inappropriés (dans des conditions très dures). On sait désormais qu’ils s’adonnent à ces activités, payées quelques centimes l’acte, sans aucune protection ni statut. Les micro-travailleurs ne sont ni des free-lances ni des travailleurs « uberisés », ils sont pourtant 260 000 en France, certains très actifs, d’autres moins. Les enquêteurs de Diplab ont recensé 23 plateformes qui permettent de se payer leurs services, rien qu’en France. Du côté des « salaires », on parle de quelques dizaines d’euros par mois, jusqu’à quelques centaines ou milliers, dans de rares cas. La rémunération peut être monétaire ou sous forme de chèques cadeaux à dépenser dans l’entreprise client… dont le nom ne peut être révélé qu’après avoir fait le job. Sur certaines plateformes, il faut atteindre un certain seuil avant de pouvoir retirer sa paie; il est donc en théorie possible de trouver des micro-travailleurs qui auraient travaillé sans jamais être payés.

Touhfat Mouhtare note que l’immense majorité des startups qui prétendent offrir des services fonctionnant grâce à de l’intelligence artificielle ont en fait recours à ces travailleurs précaires. L’entreprise Foule Factory par exemple, est la spécialiste de la découpe du travail en petite tâche, ce qui permet à ses clients de recourir à des travailleurs précaires tout en feignant une réelle automatisation. Mouhtare rappelle ironiquement que les vrais leaders de l’IA ne sont pas aux Etats-Unis, mais à Madagascar. On a même vu des travailleurs se faire passer pour des assistants vocaux en prenant une fois monocorde, dans les cas ou ceux-ci ne fonctionnaient pas.

Jérémy Lezac (@JLezac) de Tête à Tech, et Touhfat Mouhtare (@TouhfatM

Concrètement, les tâches à réaliser peuvent être ludique, voire gamifiées : on peut micro-travailler dans son lit, dans le métro, sans vraiment avoir l’impression de travailler. C’est en quelque sorte une manière de « tuer son temps libre ». Mouhtare relate par exemple l’existence de plates formes du type Second Life où l’objectif est de reconnaître des visages ou des noms à consonances africaines, une tâche qui a soulevé de nombreux questionnements éthiques de la part des travailleurs. Au moins autant que ces jobs qui consistent à écouter jusqu’à 170 extraits audios dans un même journée afin de nourrir les assistants vocaux Alexa ou Cortana. Ce qui ressort, c’est que les micro-travailleurs ont des situations très variées. Certains sont cadres supérieurs, d’autres chômeurs et bien sûr, on y retrouve de nombreuses femmes (56% au total) aux situations particulières (recherche d’emploi due à une mobilité, besoin de rester à la maison pour garder un enfant, etc.). Avec le micro-travail, nous sommes passés de la double journée (travail + enfants et tâches ménagères) à la triple journée.

Les micro-travailleurs se rassemblent sur deux types de plateformes. Les premières, dites bifaces, permettent une mise en relation directe entre le prestataire et l’entreprise cliente. Les autres fonctionnent par couches successives où les interlocuteurs se perdent, de sorte qu’il est difficile de savoir qui est le commanditaire final. En résumé : les travailleurs ne savent pas pour qui ils travaillent. Au demeurant, tout est fait pour qu’ils restent cachés : les plateformes ont besoin d’une force de travail isolée, ne communiquant pas et suffisamment nombreuse pour répondre en permanence aux besoins des clients. L’isolement créé par ces jobs est avéré, plus particulièrement pour les personnes qui n’ont d’autres choix que d’accéder à ce type d’emploi, comme certaines personnes en situation de handicap. Pour ceux qui comptent sur cette activité pour assurer leurs revenus principaux, la perte de sens est totale. Pourtant, la rédactrice rappelle que cela n’empêche pas les mouvements de syndicalisation en ligne, notamment à travers des forums, même s’ils peinent à se structurer.

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