Quelle protection sociale pour les micro-travailleurs français ? (Texte de l’audition DiPLab au Sénat, Commission des Affaires Sociales, 16 oct. 2019)

Le jour 16 octobre 2019, Paola Tubaro (CNRS) et Antonio Casilli (Telecom Paris) ont été auditionnés par la Mission d’information sur le droit social applicable aux travailleurs indépendants économiquement dépendants à propos du projet de recherche DiPLab (Digital Platform Labor) sur le micro-travail en France. Ce qui suit est le texte de leur intervention à la présence des rapporteurs, sénateurs Michel Forissier, Catherine Fournier et Frédérique Puissat.


Audition Sénat de DiPLab (Digital Platform Labor)

Mercredi 16 octobre 2019


Présentez votre projet et sa démarche.

Réalisée en 2017-19, le projet de recherche Digital Platform Labor (DiPLab) est la première enquête entièrement centrée sur le micro-travail en France.
Ce terme désigne la fragmentation des processus métiers en des tâches courtes, standardisées et simples, qui peuvent être réalisées en ligne et que des plateformes numériques spécialisées externalisent à des prestataires tiers, appelés micro-travailleurs. Cette fragmentation s’avère cruciale pour l’automatisation desdits processus métiers. Le micro-travail alimente l’industrie numérique fondée sur l’exploitation de grandes masses de données, et participe à la production de l’intelligence artificielle (nous y reviendrons). Les personnes contractualisées pour réaliser des micro-tâches ne sont pas salariées, mais sont généralement rémunérées à la pièce pour des montants pouvant descendre jusqu’à quelques centimes.
Coordonné par Paola Tubaro et Antonio Casilli, avec une équipe de 10 chercheuses et chercheurs, le projet DiPLab a mobilisé de multiples sources d’information : des données natives du web, un questionnaire en ligne auquel ont répondu environ 1 000 micro-travailleurs et micro-travailleuses sur la plateforme Foule Factory, et une enquête qualitative auprès de plus de 90 contributeurs, clients et gérants de plateformes en France.

Présentez les principales données du secteur du « microtravail » en France.

En 2018, nous avons compté 23 plateformes proposant des micro-tâches en ligne, 14 d’entre elles appartenant à des entreprises françaises (par exemple Foule Factory et IsAHit), et les autres étant des plateformes internationales (comme Amazon Mechanical Turk, Appen, Clickworker, Lionbridge et Microworkers) qui font appel, entre autres, à des fournisseurs résidant en France.
Nous avons estimé à environ 260 000 le nombre de personnes inscrites sur les principales plateformes qui opèrent en France et pour lesquelles des données sont disponibles, corrigée pour éviter le double comptage (de personnes utilisant plusieurs plateformes) et pour exclure toute inscription hors de France. Ces « occasionnels » constituent un large réservoir dans lequel l’industrie numérique peut puiser selon ses besoins, connus pour leurs fluctuations. Mais toutes ces personnes ne micro-travaillent pas régulièrement, l’activité sur les plateformes pouvant être par définition très variable. Nous avons estimé à environ 50 000 la population des « réguliers » qui micro-travaillent avec fréquence au moins mensuelle, et à 15 000 les « très actifs » qui micro-travaillent avec fréquence au moins hebdomadaire. Ces estimations ne peuvent pas s’appuyer sur les chiffres précis de la statistique publique, qui peine encore à saisir les formes atypiques de travail. Une base de sondage fiable n’existe pas. Il a alors fallu mettre en œuvre de méthodes diverses et souples. Pour cette raison, les trois estimations ne se superposent pas et s’additionnent pas : elles nous restituent plutôt des aspects différents du micro-travail, chacun exigeant son propre comptage. Pour en savoir plus : [CLeLudec, PTubaro & AACasilli (2019), Combien de personnes micro-travaillent en France ? Estimer l’ampleur d’une nouvelle forme de travail, WP i3 19-SES-02].
Notre enquête permet également de dresser le profil des personnes qui micro-travaillent sur un service spécifique, Foule Factory, la principale plateforme française. Un peu plus de la moitié (56%) sont des femmes, généralement d’âge actif (63% ont entre 25 et 44 ans), avec un bon niveau d’éducation (44% des 25-64 ans possèdent un diplôme supérieur à bac + 2).
Leur participation aux plateformes de micro-travail est liée à un besoin financier. 36% des personnes enquêtées sont (sans compter les tâches réalisées sur les plateformes) inactives, et 22% vivent en dessous du seuil de pauvreté (défini comme la moitié du revenu médian). Le revenu mensuel moyen qu’apporte le micro-travail en France (toutes plateformes confondues) est très asymétriquement distribué. Le très grand nombre « d’occasionnels » fait baisser la moyenne à environ 21 euros par mois, alors que parmi les « très actifs », certaines personnes arrivent à gagner jusqu’à 1 500 – 2 000 euros par mois en micro-travaillant à temps plein (ou presque).

Quels sont les principaux résultats de votre étude ? Quelle relation le développement des plateformes de « microtravail » entretientil avec celui de l’intelligence artificielle ?

Nous tenons à souligner trois résultats principaux :

  • La triple journée des femmes micro-travailleuses. Les femmes que nous avons interrogées sont plus nombreuses que les hommes à avoir des enfants, et consacrent davantage de temps aux tâches domestiques. Elles sont presque aussi nombreuses que les hommes à avoir un emploi principal (en plus des micro-tâches), quoique plus souvent à temps partiel. L’investissement des femmes dans le micro-travail, assez important dans certains cas, suggère un glissement vers une « triple-journée » : à l’emploi principal s’ajoutent les tâches ménagères et l’activité sur les plateformes.
  • Le travail désocialisé. Les personnes qui micro-travaillent ne connaissent pas toujours la finalité des tâches qu’elles réalisent, et ont parfois des difficultés à identifier, et surtout à contacter, le client qui les a commandées. Il est difficile de donner du sens à son travail dans ces conditions, particulièrement troublantes lorsque (par exemple), une travailleuse n’arrive pas à savoir pourquoi une tâche qu’elle a exécutée ne lui a pas été validée par le client (et donc n’a pas été payée), ou lorsque des interrogations éthiques surgissent à l’égard de certaines tâches.
    Au manque de communication avec les donneurs d’ordre, s’ajoute l’isolement par rapport aux pairs. Même lorsque des plateformes hébergent des forums de discussion en ligne à l’intention de leurs travailleurs et travailleuses, elles les contrôlent strictement. L’expérience étatsunienne (notamment sur la plateforme Amazon Mechanical Turk) montre que l’initiative d’activistes, de syndicats ou d’autres acteurs indépendants des plateformes est nécessaire pour créer des espaces de rencontre et de partage pour les personnes qui micro-travaillent.
  • L’apport du micro-travail à l’essor de l’intelligence artificielle (IA). Nous avons identifié trois principales utilisations du micro-travail pour nourrir les technologies intelligentes :
    – L’entraînement d’IA : plusieurs répondants DiPLab ont participé à la constitution de grandes bases de données visant à entraîner les algorithmes d’apprentissage machine (machine learning). Le micro-travail est nécessaire pour étiqueter des images, transcrire des mots, interpréter des bouts de conversation orale enregistrée par des assistants vocaux. L’essor du marché de l’IA en France va de pair avec l’augmentation des recrutements d’entraîneurs d’IA sur les plateformes de micro-travail.
    – La vérification d’IA : les technologies d’intelligence artificielle et d’apprentissage machine existantes ont besoin de contrôles de qualité, qui peuvent être effectués par des micro-travailleurs. Les répondants de l’enquête DiPLab ont par exemple vérifié que des moteurs de recherche donnent les résultats espérés, ou encore que des logiciels reconnaissent correctement des textes. Il ne s’agit pas toujours de prototypes mais aussi de technologies déjà en commerce, ce qui laisse penser que le micro-travail est une partie intégrante de leur déploiement.
    – L’imitation d’IA : En dépit des enthousiasmes, de nombreux systèmes d’intelligence artificielle ne sont pas encore capables d’effectuer des tâches de manière complètement autonome. Le travail humain vient les compléter, souvent sans que son rôle ne soit clairement affiché. Des problèmes de transparence surgissent lorsque des solutions reposant sur le travail humain sont vendues comme étant entièrement basées sur l’intelligence artificielle.

De quelles informations disposez-vous sur les clients de ces plateformes ?

Nous n’avons pas encore des statistiques précises sur les clients, sur lesquelles nous allons commencer une enquête ciblée en 2020. Cependant, la recherche menée dans DiPLab nous permet de répondre à la question qualitativement. Parmi les clients, on compte des entreprises qui opèrent dans le monde du marketing et des études de marché, et qui utilisent les plateformes pour diffuser des sondages. D’autres clients sont des entreprises et des administrations publiques qui souhaitent numériser leurs archives, et qui ont besoin des micro-travailleurs et micro-travailleuses pour transcrire des documents.
Mais dans le portefeuille de clients des plateformes de micro-travail, la part belle est faite aux entreprises (des start-ups aux multinationales) qui développent des solutions d’intelligence artificielle. Il s’agit par exemple d’assistants vocaux, dont le développement est basé sur la disponibilité de nombreux exemples d’énoncés oraux avec différents accents régionaux, tonalités de la voix, présence de bruits de fonds etc. Une plateforme de micro-travail pouvant compter sur un grand nombre d’inscrits peut leur distribuer cette tâche, ressembler les résultats, et ainsi constituer très rapidement la base de données souhaitée.
Au niveau international, un secteur qui est très demandeur des services du micro-travail est l’automobile, dans le cadre du développement de la voiture autonome. Nous venons de publier un article à ce sujet [PTubaro & AACasilli (2019). Micro-work, artificial intelligence and the automotive industry. Journal of Industrial and Business Economics, 46(3): 333–345.]. Pour que les véhicules apprennent à interpréter correctement les signaux provenant de l’environnement, comme par exemple la présence de piétons dans la rue, il faut les « entraîner » avec de grandes quantités d’exemples d’images où les piétons, les autres voitures, les panneaux de signalisation routière etc. sont clairement identifiés. Les plateformes de micro-travail peuvent créer ces exemples en faisant « annoter » des images enregistrées par les capteurs et les caméras des véhicules autonomes, afin d’en détourer et étiqueter les différents éléments.

Selon vous, les contributeurs de ces plateformes doivent-ils être considérés comme des travailleurs indépendants ?

Plusieurs éléments s’opposent à la thèse selon laquelle les contributeurs de ces plateformes devraient être considérés comme des travailleurs indépendants. Considérons avant de les énoncer que, si ces plateformes se présentent comme des simples « intermédiaires », ce modèle est loin d’être généralisé. L’un des résultats les plus intéressants de notre recherche atteste du fait que d’importantes plateformes internationales opérant en France, y compris celles sur lesquelles sont conduits des projets IA à forte valeur ajoutée pour les GAFAM, mettent en place ce que nous avons qualifié de « travail profond » (deep labor) : une sous-traitance en cascade qui morcelle le processus productif en séparant le service dans lequel le micro-travailleur est recruté, de celui dans lequel il est contractualisé, de celui sur lequel la tâche est finalement réalisée.
Notons d’ailleurs que les plateformes n’imposent généralement pas de clauses d’exclusivité aux micro-travailleurs. Nos enquêtés travaillent en moyenne sur 3 plateformes. Si nos observations qualitatives suggèrent que c’est avec une seule de ces plateformes que la plupart des contributeurs réalisent l’essentiel de leurs chiffres d’affaires, les données à notre disposition ne permettent pas de quantifier ou d’établir précisément ce résultat.
Ce ne sont donc ni le critère traditionnel de l’intégration par le travailleur d’une organisation productive du donneur d’ordres (assez variée en fait), ni celui du chiffre d’affaires (dont l’évaluation est difficile dans le contexte actuel de manque de transparence de ces plateformes) qui assoient la dépendance des micro-travailleurs de leurs plateformes, mais d’autres critères :

  1. Leur contribution à la création de valeur. Malgré l’atomisation des micro-tâches et leur assimilation au loisir (certaines plateformes les présentant comme des « missions à réaliser dans votre temps libre »), le micro-travail demeure un travail à part entière parce qu’il produit de la valeur. Le rôle des micro-travailleurs dans le codage des données, dans le calibrage des algorithmes, dans l’entraînement de réseaux de neurones ou modèles d’apprentissage profond ne fait pas de doute. Ils génèrent les données nécessaires à ces technologies, ils les enrichissent et trient, ils vérifient les résultats des dispositifs intelligents. Ils sont présents tout au long de la chaîne de valeur.
  2. L’encadrement contractuel de leur travail. Cette production de valeur n’est pas une activité informelle, spontanée et organique aux usages de ces plateformes. Elle est encadrée par des clauses contractuelles qui, tout en s’évertuant de rester en dehors de la notion d’emploi, imposent des contraintes strictes sur la nature de l’activité, la disposition du fruit de ce travail et les possibilités mêmes de le réaliser. Les Conditions Générales d’Usage (CGU) des plateformes définissent des obligations légales qui, de manière asymétrique, engagent la responsabilité productive des usagers des plateformes tout en dégageant les propriétaires de leurs responsabilités de protection envers eux. La contractualisation (aussi faible soit-elle) est généralement réalisée avec la plateforme ou autre intermédiaire / sous-traitant, et non pas avec le client final que les travailleurs et travailleuses ne connaissent pas toujours (comme indiqué dans notre réponse à la Q3).
  3. La pénibilité et le manque d’autonomie dans la gestion du temps de travail. Les micro-tâches présentent des caractéristiques qui remplissent les conditions de la pénibilité, telle qu’elle est prise en compte dans la définition du travail salarié. En effet, malgré les efforts de ludification (gamification) parfois déployés dans la conception des micro-tâches, il serait erroné de les confondre avec des loisirs. Encore plus que leur caractère très souvent fastidieux, nos enquêtés regrettent les consignes très (trop) succinctes qui les accompagnent – qui non seulement leur font perdre du temps, mais introduisent une charge cognitive supplémentaire pour éviter d’être induits en erreur, avec des conséquences graves si leur travail finit par être refusé (et donc non payé) par le client. Cette difficulté à minimiser l’écart entre le temps prévu par le client et le temps effectif de réalisation de la tâche introduit une perte de contrôle sur son temps de travail qui représente une deuxième dimension de la pénibilité du micro-travail.
    Une troisième manifestation de cette pénibilité est d’ailleurs le « surtravail », l’effort supplémentaire non payé que les usagers des plateformes sont obligés d’effectuer pour rechercher les micro-tâches sur les plateformes.
  4. La surveillance des gestes productifs des micro-travailleurs et micro-travailleuses et leur sur-subordination. Les activités des usagers-travailleurs sont effectuées sous la surveillance de la plateforme. C’est pourquoi un rapport de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) a pu affirmer que, par le simple fait de se connecter, les utilisateurs sont « soumis à un contrôle étendu et invasif de leur performance, similaire à ce qui s’applique aux employés traditionnels » [VDe Stefano (2016). The rise of the ‘just-in-time workforce’: On-demand work, crowdwork and labour protection in the ‘gig-economy’. Geneva, ILO, Conditions of work and employment series, 71]. La réalisation des micro-tâches est encadrée par des dispositifs de quantification et de suivi constants qui en font une activité non libre, quoique parfois ludique. Classements, notations, scores d’efficacité ou de précision, étoiles, indices de réputation ou de popularité sont collectés et analysés pour évaluer les résultats atteints par les utilisateurs et leur conformité aux objectifs commerciaux du fournisseur du service numérique.
    Dans le contexte des plateformes de micro-travail, la surveillance naît principalement du besoin de coordonner les efforts d’effectifs sans un lieu fixe, se connectant à tout moment. Cette surveillance omniprésente peut attester d’une subordination envisagée comme contrôle du micro-travailleur en continu et en temps réel. La notion de « sur-subordination » introduite par Jean-Emmanuel Ray pour désigner l’excès de subordination auquel seraient soumis les travailleurs dépendants dans le cadre de l’emploi formel aujourd’hui, s’adapte de façon évidente au travail sur les plateformes [JERay (2016). Travail et droit du travail de demain. Autonomie, sur-subordination, sub-organisation ? Débat France Stratégie Nouvelles formes du travail et de protection des actifs].
  5. La « subordination technique » qui prend la forme d’un flux tendu d’injonctions envoyées directement au micro-travailleur par la plateforme. Finalement, quand les métriques des usages s’articulent avec l’envoi d’alertes et de notifications, d’invitations à flux tendu, le contrôle par la surveillance se transforme en contrôle par l’attribution de tâches productives aux usagers. C’est une situation que dans un ouvrage récent, nous avons qualifiée de « subordination technique » [AACasilli (2019). En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic. Seuil]. En effet, les contraintes auxquelles sont soumis les micro-travailleurs et micro-travailleuses s’apparentent à ce que le lexique juridique définit des sujétions, qui constituent autant de prescriptions d’usage. Ces sujétions se manifestent sous la forme d’un aménagement de tâches numériques à réaliser selon un rythme et un ordre qui sont établis par les clients ou les plateformes. Ces dernières mettent en place des « éléments déclencheurs » (triggers) dans leurs interfaces. Les experts de design persuasif et d’ergonomie qui optimisent les plateformes s’efforcent de systématiser les connaissances sur les déclencheurs, les stimuli, les relances, voire les « appels à l’action » (calls to action) qui dans tous les cas consistent en des messages qui enjoignent aux micro-travailleurs de mettre en œuvre sans tarder un comportement : prendre une photo, saisir une information, accepter un contact, réaliser une activité—autant d’ordres émanant de la plateforme à l’intention des usagers. Plusieurs chercheurs ont souligné que ces notifications sont au cœur des mutations du capitalisme contemporain et de ses processus attentionnels [CLicoppe (2009). Pragmatique de la notification. Tracés. Revue de Sciences humaines, 16 : 77-98]. Clickworker qui envoie des avis à ses micro-travailleurs pour leur signifier qu’une action urgente s’impose pour débloquer une tâche en attente—voilà un exemple de sujétion qui passe par un déclencheur d’actions. Ces alertes déclinées à l’impératif (« connecte-toi » « clique ici » « accepte cette tâche ») ne sont pas de simples annonces : elles sont des déclencheurs d’une action individuelle et responsabilisante, qui s’adressent exclusivement à un travailleur et requièrent le plus souvent de sa part la réalisation d’un geste productif.

Quelles lacunes avez-vous identifiées concernant le statut et la protection sociale des « microtravailleurs » ?

À ce jour, les contributeurs des plateformes de micro-travail ne bénéficient d’aucune forme de protection sociale spécifiquement associée à cette activité. Ceux et celles qui ont une activité professionnelle principale en plus des micro-tâches, ont à ce titre accès à des formes de protection sociale. La sociologue Juliet Schor a vu dans ces situations des formes de free-riding (« parasitisme ») de la part des plateformes numériques : elles peuvent se permettre d’avoir accès à de la force de travail sans payer les cotisations sociales patronales nécessaires pour assurer la protection sociale de ses membres, dans la mesure où ce sont leurs éventuels employeurs principaux qui le font. En d’autres termes, les entreprises françaises qui emploient des salariés subventionnent indirectement les plateformes sur lesquelles ceux-ci effectuent des micro-tâches pour obtenir un revenu complémentaire.
L’activité de micro-travail comporte pourtant des risques spécifiques, qui ne sont pas actuellement pris en charge en tant que tels. Nous les avons regroupés en quatre grandes catégories :

  • Perte de vue de l’objectif de son travail, lorsque la finalité des micro-tâches n’est pas clairement explicitée par le client et/ou la plateforme (comme discuté dans notre réponse à la Q3).
  • Perte de contrôle sur la qualité de son travail, lorsque des micro-tâches sont refusées par le client sans explication. Le micro-travailleur ou la micro-travailleuse voient leur score de performance décroître, ce qui diminue leurs chances futures de trouver des tâches, et perçoivent cela comme un abus. Dans l’ignorance des critères d’évaluation, impossible de convenir de ce qui compte comme du travail de qualité.
  • Concurrence et conflictualité au travail : la possibilité de réaliser les micro-tâches en ligne ouvre le marché du micro-travail à très grande échelle, mettant les contributeurs en concurrence, d’autant plus que la disponibilité des tâches est soumise à une forte variabilité. C’est pourquoi les micro-travailleurs ont constamment l’impression qu’il faut se battre avec les autres pour avoir accès à des micro-tâches mieux payés ou plus valorisantes.
  • Isolement : certaines conditions du micro-travail (réalisation à domicile, manque d’espaces de rencontre et partage ne serait-ce que virtuels etc.) engendrent une sensation d’isolement, empêchent le partage et l’action collective, de sorte que l’individu n’a aucune prise sur son environnement de travail.

Dans quelle mesure les contributeurs des plateformes de « micro-travail » dépendent-ils économiquement de cette activité ?

En France, un peu plus de 60% des contributeurs des plateformes de micro-travail ont une activité professionnelle principale autre que les micro-tâches, et utilisent ces dernières comme source complémentaire de revenu. Cependant, ces personnes se trouvent souvent dans des situations de précarité ou ont un faible pouvoir d’achat : quoique petits, les revenus du micro-travail sont alors importants. Ils sont d’ailleurs très souvent utilisés pour subvenir à des dépenses nécessaires (comme le paiement des impôts ou le remboursement de crédits), surtout par les femmes.
Il existe tout de même des personnes (comme des femmes ayant des enfants en bas âge, des personnes souffrant de maladies ou handicaps, et dans une moindre mesure des étudiants) qui font du micro-travail leur activité rémunératrice principale. La plupart d’entre elles considèrent que cet engagement important dans le micro-travail est temporaire. Nous ne disposons pas pour autant d’une base de données longitudinale qui permettrait de suivre les trajectoires de ces personnes et leur éventuel passage à des situations professionnelles plus stables.
Notre réponse à la Q5 fournit d’autres éléments permettant d’adresser cette question.

Est-il nécessaire d’encadrer le « microtravail » ? Quelles sont vos préconisations en ce sens ?

Nos résultats nous amènent à la conclusion que les micro-travailleurs s’assimilent à des travailleurs dont les formes de subordination sont avérées de fait quoique non nécessairement couplées à un contrat d’emploi stable. Leur encadrement juridique est un défi important.
Une solution adoptée depuis désormais plus de quarante ans dans d’autres pays européens consiste à créer un statut intermédiaire pour des travailleurs formellement indépendants mais économiquement dépendants. Ce sont les statuts de «  para-subordonnés » : les co.co.co. (travailleurs avec contrat de « collaboration coordonnée et continuée ») en Italie, les TRADEs (« Travailleur Autonome Dépendant Économiquement ») en Espagne, les Arbeitnehmerähnliche Personen (« personnes quasi-salariées ») en Allemagne… Toutefois, cette solution n’est pas optimale, héritant de toutes les limites de la subordination du travail salarié ainsi que de l’instabilité du travail indépendant.
La présence de trois populations de micro-travailleurs (un large bassin d’occasionnels, un milieu de réguliers et un plus petit noyau de très actifs, comme nous l’avons vu dans la Q2) est un élément qui rend difficile de trouver une solution unique en termes d’encadrement du micro-travail. De manière plus générale, tous les contributeurs des plateformes ne partagent pas l’aspiration à un emploi salarié stable. En effet, la flexibilité (en termes de temps, lieux et quantité de travail) qu’offrent les plateformes est valorisée par une partie de cette population, notamment des femmes ayant des enfants qui doivent jongler entre injonctions familiales et professionnelles. Elles subissent la précarité économique et l’absence de protection sociale.
Une issue possible serait de donner la possibilité aux micro-travailleurs et micro-travailleuses de choisir leur statut. En poussant à l’extrême certaines expérimentations menées par de plateformes internationales telle Amara et LeadGenius, c’est un modèle offrant le choix aux micro-travailleurs de déterminer leur statut qu’il faudrait prôner. Une plateforme danoise, Hilfr, est allée très loin dans cette voie en négociant un accord avec un syndicat, par lequel tout contributeur qui travaille pour elle pour plus de 100 heures devient automatiquement salarié (mais peut choisir de rester indépendant). Il ne s’agit pas pour autant d’une plateforme de micro-travail, car Hilfr est un intermédiaire de services de ménage à domicile. Pour certains, plus actifs, un statut formellement reconnu de salariés ; pour celles et ceux qui souhaitent s’impliquer moins, un statut d’indépendant, mais qui devrait être davantage encadré et reconnu sur le plan de la protection sociale et de la rémunération (afin de limiter la partie de « surtravail gratuit » effectué par les micro-travailleurs pour préparer, réaliser et rechercher leurs tâches).
À moyen-long terme, il s’agit toutefois de repenser plus profondément les conditions qui ont déterminé l’essor du micro-travail des plateformes, et la façon dont les développements technologiques peuvent contribuer à construire un modèle de société cohérent avec nos valeurs. Il s’agit dans cette perspective de concevoir des changements réglementaires qui dépassent le seul cadre du droit du travail et de la protection sociale, et qui touchent aux modèles d’affaires qui rendent possibles, aujourd’hui, l’industrie numérique et plus particulièrement le développement industriel de l’intelligence artificielle. Il faut alors s’interroger sur le régime de propriété des données que les micro-travailleurs et micro-travailleuses contribuent à produire, enrichir ou coder ; sur les enjeux du traitement des données personnelles qui passe également par les plateformes de micro-travail ; sur la portabilité des acquis de l’expérience de micro-travail sur les plateformes, et la possibilité de la valoriser dans la recherche d’autres formes d’emploi ; sur la transparence qu’il faudrait exiger, des plateformes autant que de leurs clients, sur leurs pratiques d’externalisation intermédiées par des plateformes, que ce soit en France ou à l’étranger.
Ces mesures pourraient conduire à un aménagement du secteur des plateformes numériques régi par des logiques radicalement différentes de celles qui aujourd’hui oscillent entre marché et régulation étatique. L’émergence de plateforme coopératives, de communes des données et de logiques du travail en commun invitent à réfléchir, comme le font plusieurs chercheuses et chercheurs à une « protection sociale des données » [LMaurel et LAufrère (2018). Pour une protection sociale des données personnelles. Projet de recherche EnCommuns, WP10.].

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